Sorti de la déflation, porté par des réformes structurelles et des bénéfices en hausse, le marché japonais enchaîne les bonnes années. Mais la remontée des valorisations et l’incertitude sur le yen obligent désormais les investisseurs à affiner leurs choix.
En hausse de 22,4 % l’an dernier, le marché japonais a bouclé une troisième année de performance à deux chiffres. « Sur trois ans, l’indice Topix a enregistré une progression de l’ordre de 80 %, légèrement supérieure à celle du S&P 500, mais il partait d’assez bas, souligne Anne-Laure Fantuzzi, gérante de portefeuilles chez Graphene Investments. L’investisseur européen a néanmoins dû composer avec le change puisqu’il a subi la dépréciation du yen. Ainsi l’an dernier, la hausse du Topix ramenée en euro n’a été que de 8,3 %. »
Cette renaissance, après deux décennies mornes sur les marchés boursiers, est notamment liée au combat des autorités locales contre la déflation, un phénomène qui a miné l’économie locale pendant de nombreuses années. A fin 2025, l’évolution des prix s’est stabilisée à 3 %, autorisant la BoJ, la banque centrale japonaise, à procéder à une nouvelle hausse de ses taux directeurs à 0,75 %, contribuant à normaliser sa politique monétaire (voir encadré). « Après 20 ans d’inflation négative qui incite à reporter dans le temps ses achats, le consommateur japonais est traumatisé, mais le pays est désormais sorti de cette impasse et les consommateurs vont pouvoir consommer de nouveau, ce qui nécessite toutefois qu’ils soient mieux payés, estime Jean-François Chambon, gérant actions japonaises et asiatiques chez Ofi Invest Asset Management. Or, malgré les hausses de salaire nominales, la progression réelle des rémunérations reste négative. C’est pourquoi la Première ministre Sanae Takaichi planche sur le plan de relance présenté en novembre dernier. »
«Depuis 2012, nous connaissons une révolution en matière de gouvernance d’entreprise avec un meilleur retour aux actionnaires.»
Une meilleure gestion des participations croisées
Autre facteur positif : l’amélioration de la gouvernance d’entreprise, poussée par les autorités locales, commence à porter ses fruits auprès des investisseurs internationaux. Cela passe notamment par une meilleure communication financière, mais aussi un meilleur traitement des actionnaires via le versement de dividendes et la mise en place de rachats d’actions. « Le Japon revient de loin en matière de gouvernance d’entreprise, rappelle Jean-François Chambon. Depuis 2012, nous connaissons une révolution en la matière avec un meilleur retour aux actionnaires, mais c’est un cheminement qui prend du temps et qui est encore en cours. » Des progrès dans la gestion des participations croisées et des conflits d’intérêts sont aussi en train d’être faits. « La décision de Toyota Motor Corporation de simplifier la structure de son groupe en réduisant ses participations croisées – rendant ainsi ses activités plus transparentes et efficaces et améliorant la clarté financière – a notamment marqué une avancée significative », considère Junichi Inoue, responsable des actions japonaises chez Janus Henderson Investors.
Reste que ces bonnes nouvelles sont désormais en partie dans les cours. Les multiples de valorisation des sociétés cotées ont gagné 4 points en trois ans, portant le ratio cours bénéfice (PE) moyen à 16 fois les bénéfices attendus. « C’est cher par rapport à l’historique, mais cela reste attractif vis-à-vis d’autres marchés comme les actions américaines », analyse Anne-Laure Fantuzzi. Le pays dispose en outre d’atouts pour assurer la croissance des résultats de ses entreprises. Il souhaite ainsi renforcer sa défense, ce qui devrait bénéficier à toute la filière. Il est en outre bien implanté dans tout le continent asiatique et profite de l’essor de la classe moyenne dans les pays émergents, tout en étant un partenaire privilégié des Etats-Unis. En outre, « il existe au Japon des réservoirs de gains de productivité colossaux, même s’ils ne sont pas toujours évidents à concrétiser », signale Anne-Laure Fantuzzi.
«Le Japon reste totalement sous-pondéré dans les portefeuilles, ce qui laisse de la place pour une nouvelle progression.»
Des bénéfices en croissance
C’est pourquoi les experts anticipent une progression à deux chiffres des bénéfices des entreprises cotées alors même que la croissance du PIB demeure faible (anticipée à 0,7 % en 2026 par BNP Paribas). Cette situation invite néanmoins à une plus grande sélectivité. « Les secteurs exportateurs tels que l’automobile, qui ont été touchés par les droits de douane américains, devraient se redresser grâce à la localisation accrue de leur production, à la diversification de leurs chaînes d’approvisionnement et à l’augmentation des prix lorsque cela est possible », estime Junichi Inoue. La thématique de la technologie devrait se poursuivre. « Le Japon est en train de se positionner comme un acteur incontournable des semiconducteurs, souligne Jean-François Chambon. Il est également à la pointe en matière de robotique industrielle, un domaine qui se développe désormais dans l’univers des logiciels grâce à l’intelligence artificielle. »
Un élément technique pourrait également jouer en faveur de ce marché. Après trois années de performance, le retour des investisseurs pourrait soutenir les actions japonaises. « En termes de flux, les investisseurs étrangers sont pratiquement absents du marché, le Japon reste totalement sous-pondéré dans les portefeuilles, ce qui laisse de la place pour une nouvelle progression », estime Sam Perry, gérant sénior actions japonaises chez Pictet Asset Management. Ce marché représente pourtant 5,5 % du MSCI World, et le vent pourrait tourner. « La situation politique a freiné les investissements étrangers, relate Sam Perry. Sans surprise, la Première ministre Sanae Takaichi a annoncé des élections générales pour instaurer une majorité. A partir de là, la situation politique ne devrait plus être un problème. Ceci pourrait soutenir le retour des capitaux étrangers. »
Le yen au plus bas
Mais le rôle du yen sera probablement décisif. Avec un euro autour de 185 yens, la devise est au plus bas. « Or, il y a actuellement beaucoup de crises sur le plan géopolitique (Taiwan, Groenland, Ukraine, Iran, etc.) qui pourraient conduire à des surprises négatives sur les marchés », alerte Gabriel Karaboulad, directeur adjoint des investissements chez Neuflize OBC. Historiquement, ces situations conduisent à un rebond du yen, considéré comme l’une des valeurs refuges les plus fiables. Un facteur positif pour les investisseurs exposés à la devise, mais qui pourrait aussi avoir des répercussions négatives sur l’économie locale. « Un yen plus cher appauvrit les multinationales qui génèrent des revenus en devises étrangères, explique Gabriel Karaboulad. De ce fait, il est très rare de voir à la fois le marché et la devise monter en même temps. » Ce dernier privilégie une exposition à la devise, pour son rôle de couverture en cas de baisse des marchés mondiaux, via par exemple des sicav monétaires libellées en yen. Dernier point à surveiller : les tensions avec la Chine, qui pourraient engendrer de la volatilité au gré des sanctions décidées par Pékin à l’égard de son voisin
La BoJ sur une ligne de crête
En août 2024, la hausse des taux directeurs de la banque centrale japonaise à 0,25 % avait créé l’émoi en pleine torpeur estivale. Les marchés avaient fortement réagi et fait plonger la bourse japonaise. Mieux anticipée, la hausse intervenue en janvier dernier a eu un impact bien plus modéré, tant sur les actions que sur la devise. « Avec une inflation oscillant autour de 3 %, les investisseurs ont supposé que la normalisation de la politique monétaire se poursuivrait de manière régulière, avec une nouvelle hausse attendue à 0,75 % d’ici l’été », rappelle Junichi Inoue. Si la guerre commerciale de l’administration Trump a repoussé ce nouveau pas de quelques mois – elle est intervenue en décembre –, la normalisation semble bel et bien enclenchée et, sauf surprise, la BoJ devrait encore monter ses taux d’un cran courant 2026 pour atteindre 1 %, soit le taux le plus élevé de ces 30 dernières années. La courbe s’est en outre repentifiée avec une hausse des taux longs. Les taux réels restent toutefois largement négatifs et la politique monétaire très accommodante, justifiant un yen faible. La banque centrale doit en effet ménager la chèvre et le chou. Elle doit soutenir le yen pour éviter d’importer trop d’inflation sans toutefois casser la dynamique actuelle.
Le blog de Audun Wickstrand Iversen
Le blog de Henriette Le Mintier et Guillaume Fradin