Le déploiement des nouvelles technologies dans l’économie réelle demande du temps et réserve parfois des surprises, ce qui peut entraîner des décalages dangereux en termes de valorisation. Pour Jacques-Aurélien Marcireau, gérant du fonds Edmond de Rothschild Fund Big Data, il est donc indispensable de faire preuve d’une très grande discipline pour investir dans l’écosystème de la tech et en particulier dans celui de l’intelligence artificielle.
Quelle analyse faites-vous de l’engouement autour de l’intelligence artificielle ?

A l’heure actuelle, le scénario global nous semble un peu trop enthousiaste. Il ne fait aucun doute qu’à moyen terme l’intelligence artificielle sera transformante pour l’économie dans son ensemble et qu’elle sera créatrice de valeur. Pour autant, il est difficile de déterminer quel est le bon moment pour investir sur cette thématique incontournable, car, en matière d’investissement technologique, avoir raison trop tôt, c’est avoir tort! Il faut en fait répondre à 3 questions très complexes : quels seront les acteurs qui bénéficieront de ces transformations, de quelle manière et à quel horizon.
Quels sont les écueils à éviter pour investir sur cette thématique et quels types d’entreprises ciblez-vous ?
Nous partons du principe que même les tendances de fond ne sont pas immunisées dans des marchés instables, ce qui nous incite à suivre une approche de gestion patrimoniale. A nos yeux, le plus grand danger est celui de surpayer une technologie – d’où l’importance de faire preuve d’une très grande rigueur en ce qui concerne les valorisations – ou d’investir dans des entreprises pour lesquelles les attentes sont exagérément optimistes.
Partant de là, nous avons une conviction marquée sur 2 types d’acteurs. En premier lieu, nous sommes convaincus que les grands gagnants ne seront pas les méga-caps technologiques – même si elles ont un rôle majeur à jouer –, mais plutôt les utilisateurs de l’intelligence artificielle, qui vont grâce à elle transformer leur modèle, leur activité et s’améliorer en continu. Ensuite, les acteurs du segment des logiciels qui sont verticalisés dans des domaines spécifiques détiennent selon nous des positions uniques pour créer des applications à forte valeur ajoutée. Malgré notre approche de gestion prudente, nous nous montrons très pragmatiques. Nous restons donc en veille pour capter toute inflexion de tendance, toute accélération. Il s’agit notamment de surveiller les percées technologiques faisant apparaître un nouvel usage inattendu et massif de l’intelligence artificielle. Pour cela, il faut réaliser un travail méticuleux afin de comprendre où sont les capacités réelles autour de l’intelligence artificielle, en sollicitant l’avis d’experts indépendants, en réalisant des analyses contradictoires, etc. C’est notre rôle d’investisseur professionnel de dédier le temps nécessaire pour trier les annonces faites en fonction de leur crédibilité, et de prendre des décisions d’investissement en conséquence.
Dans quelle mesure cette approche de gestion prudente influe-t-elle sur les performances du fonds Edmond de Rothschild Fund Big Data ?
Depuis le début de l’année, le fonds affiche une progression de 5 %*, inférieure à celle des indices technologiques. Cette moindre performance s’explique par nos prises de bénéfices sur toutes les valeurs que nous estimions en surchauffe et pour lesquelles les attentes du consensus ne nous semblaient pas réalistes. C’est notamment le cas dans le secteur des semi-conducteurs. Certes, cette industrie est indéniablement stratégique pour l’essor de l’intelligence artificielle. Néanmoins, au cours des prochaines années, il va falloir digérer les importantes surcapacités mises en place. Dans le même ordre d’idées, nous estimons que certains des 7 magnifiques ne bénéficieront pas de l’intelligence artificielle dans les proportions attendues par le marché, ce qui pourrait être source de déceptions.
La majorité des porteurs de parts du fonds comprennent, acceptent, voire encouragent cette approche disciplinée et prudente qui est la nôtre, car ils ont par le passé fait l’expérience de la violence des cycles dans le secteur de la technologie.
*Données arrêtées au 28/05/2024 pour la part A-EUR (retail). Performance annualisée depuis sa création (août 2015) : + 12,5 % vs + 11,2 % pour l’indice MSCI World NR. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures. Elles ne sont pas constantes dans le temps. Source : Edmond de Rothschild AM.